Dans ce deuxiĂšme Ă©pisode de notre sĂ©rie « Pas Sans Nous ! », le politologue Min Reuchamps (UCL) nous aide Ă comprendre les diffĂ©rentes grandes Ă©tapes de la participation citoyenne depuis la deuxiĂšme moitiĂ© du 20e siĂšcle. Nous parcourons ainsi les grandes mobilisations des annĂ©es 60-70 et les crises qui ont suivi, pour arriver Ă la phase dâinstitutionnalisation de processus participatifs que la Belgique connait en ce moment.
Cet épisode permet ainsi de replacer les actions de Periferia dans le contexte des évolutions liées à la participation citoyenne, et des réflexions sur notre systÚme démocratique représentatif.
Pour soutenir les collectifs souhaitant rĂ©former la constitution et permettre ainsi dâouvrir la voie Ă des rĂ©fĂ©rendums en Belgique, câest par ici : https://openconstitution.be/fr/
Retrouvez la transcription ci-dessous.
Solenne :
Ma grand-mĂšre Ă©tait prĂ©sidente de l'Action Catholique des milieux indĂ©pendants, aprĂšs avoir travaillĂ© pour la Jeunesse Ătudiante Catholique et avant de prĂ©sider Justice et Paix, une autre association catholique. Pendant ce temps, mon grand-pĂšre travaillait pour l'UniversitĂ© Catholique de Louvain. Mes grands-parents Ă©taient affiliĂ©s Ă la MutualitĂ© ChrĂ©tienne et ont scolarisĂ© leur fille Ă l'Ă©cole Notre-Dame de Marie. Vous l'aurez compris, je viens d'une famille catholique.
Musique
Solenne :
Mais en Belgique, pendant longtemps, ce simple fait ne se rĂ©sumait pas Ă des croyances religieuses. Ătre catholique, c'Ă©tait faire partie de ce qu'on appelait un pilier.
Il y a eu trois piliers en Belgique : le pilier socialiste, le pilier catholique et le pilier libéral.
Une sociĂ©tĂ© « pilarisĂ©e » comme on a qualifiĂ© la Belgique jusqu'il y a peu, c'est une sociĂ©tĂ© dans laquelle les trajectoires de vie des individus sont dĂ©terminĂ©es en grande partie par leur appartenance Ă un pilier. Des journaux qu'on lit, aux partis politiques pour lequel on vote, en passant par le mouvement de jeunesse auquel on s'affilie ou aux associations quâon frĂ©quente, toute notre vie sociale et citoyenne tourne autour des organisations liĂ©es Ă notre pilier. Les individus cĂŽtoient donc majoritairement des personnes issues du mĂȘme pilier qu'elles et eux, et seules les Ă©lites reprĂ©sentantes de chaque pilier dĂ©battent et dĂ©cident des orientations que prennent la sociĂ©tĂ©. Ă la fin du XIXe siĂšcle, la sociĂ©tĂ© belge prend cette forme et ne la perd que progressivement depuis la fin des annĂ©es 1960.
Pourquoi je parle de ça ? Quel lien avec cette sĂ©rie de podcasts sur la participation citoyenne et sur Periferia ? Si on veut comprendre d'oĂč on part en termes de participation citoyenne en Belgique, et bien on part de lĂ . Enfin, parce qu'il faut bien commencer quelque part. Et parce que la participation, c'est plus qu'Ă aller voter. D'ailleurs, pour revenir Ă ma grand-mĂšre, elle n'a pas eu le droit de vote avant ses 22 ans, en 1948. Mais il serait faux et injuste de penser qu'aucune femme n'a participĂ© Ă notre sociĂ©tĂ© avant cette date.
C'est quoi alors ce qu'on appelle la participation citoyenne et la dĂ©mocratie participative dans tout ça ? Et comment sommes-nous passĂ©s d'une sociĂ©tĂ© oĂč la participation s'organise au sein de piliers Ă une participation citoyenne beaucoup plus diffuse, multiple dans ses thĂ©matiques et ses modes dâorganisation ? Comment sommes-nous arrivĂ©s Ă une participation citoyenne devenue un mot d'ordre dans beaucoup d'institutions politiques mais qui, dans ces formes de mobilisation plus militante, rejette souvent les institutions ? Quand avons-nous cessĂ© de considĂ©rer qu'une dĂ©cision Ă©tait lĂ©gitime du seul fait qu'elle venait d'une personne Ă©lue censĂ©e nous reprĂ©senter ?
C'est de ça qu'on va parler dans cet épisode. On va tenter de retracer les grandes étapes de la participation en Belgique, à la fois dans et en dehors de nos institutions politiques.
Bienvenu·es.
Jingle
Solenne :
Et en 25 ans, que sâest-il passé ?
Jingle dâintroduction :
« Pour moi, tout citoyen doit participer. »
« L'abstention décidément est un piÚge à cons. »
« Tout est dĂ©jĂ dĂ©cidĂ© Ă lâavance. »
« Je vous ai compris. »
Pas⊠Sans⊠Nous. Pas sans nous : une série de podcasts de Periferia.
Solenne :
Salut, moi c'est Solenne.
Leticia :
Moi, c'est Leticia. On travaille chez Periferia, une association qui porte le projet d'une démocratie participative en cherchant à rééquilibrer les pouvoirs d'influence dans la société. Pour cela, nous partons des personnes les moins écoutées, celles qui ne participent pas, celles qui se situent en périphérie de nos espaces de pouvoir. Pour les vingt-cinq ans de notre association, nous avons décidé de réaliser une série de podcasts qui revient sur l'évolution de nos projets, de nos missions et de nos visions en lien avec les évolutions sociales et politiques qu'ont connu nos sociétés en termes de participation citoyenne. Dans cet épisode, nous revenons sur l'histoire de la participation et sur les grandes étapes qui ont influencé notre association. Nous nous concentrerons ici sur le cas de la Belgique.
On le disait en introduction, la société belge commence un processus de « dépilérisation » vers la fin des années 1960. C'est-à -dire que les piliers qui organisaient jusqu'alors la vie politique et sociale s'effritent. Perdant pouvoir, des personnes commencent à sortir des organisations qui y sont liées. C'est à cette époque également que se situe un grand tournant de la participation selon le politologue Min Reuchamps, que nous avons interviewé pour cet épisode.
Min Reuchamps :
AnnĂ©e 68, la fin des annĂ©es 60, câest probablement un premier tournant pour ce qui va se passer par la suite. Ă travers le monde « occidental », il y a une transformation qui se fait Ă ce moment-lĂ . Aux Ătats-Unis, on sait que ce sont de grandes pĂ©riodes de mobilisation. Donc lĂ , il y a quelque chose qui se passe, probablement aussi vers une plus grande individualisation de la sociĂ©tĂ© Ă ce moment-lĂ , ou en tout cas de casser les groupes tels qu'on les avait connus jusqu'alors. C'est la pĂ©riode aussi oĂč on commence Ă dire quâil y a de nouveaux mouvements sociaux. Puisquâon sait que la participation a toujours existĂ©, et quâelle est intrinsĂšque Ă la dĂ©mocratie. MĂȘme si la dĂ©mocratie a probablement une relation dâamour / haine Ă la participation. On sait que les annĂ©es 70, câest les premiers chocs en fait. Donc lĂ on va voir quelque chose qui se passe. AprĂšs mai 68, les lignes bougent Ă©videmment. La sociĂ©tĂ© Ă©volue, mais la participation continue Ă se faire au travers des canaux classiques. La demande de participation tombe en fait. Mais je crois quâelle existe toujours, mais elle va ĂȘtre reprise dans une sociĂ©tĂ© civile organisĂ©e qui va lâutilisĂ©e.
Mais probablement aussi qu'à ce moment-là , on est toujours dans les structures de participation telles qu'on les connaissait. Si on prend la Belgique, à ce moment-là avec le rÎle des syndicats est toujours trÚs important. Le rÎle de la société civile organisée est toujours trÚs important. Donc, ce n'est pas une participation comme on la connaßt aujourd'hui à ce moment-là .
Solenne :
Quâelle est alors cette nouvelle forme de participation, cette sociĂ©tĂ© civile qui sâorganise, au moins en partie en dehors des piliers mais qui garde encore des structures de participation existantes ?
Cette Ă©tape de la participation, elle est notamment incarnĂ©e par mes parents. Alors que ma mĂšre sâengageait dans des associations de lutte contre la pauvretĂ© en Belgique, mon pĂšre travaillait pour le ministĂšre de la culture et de lâĂ©ducation permanente, avant dâintĂ©grer plus tard le parti politique Ecolo au niveau local. Ces nouveaux partis politiques et ces associations qui Ă©mergent sur de nombreuses thĂ©matiques font partie de ce que lâon appelle « Les corps intermĂ©diaires », câest-Ă -dire des groupes sociaux qui se trouvent entre les individus et lâĂtat. Cette deuxiĂšme Ă©tape de la participation citoyenne correspond Ă la multiplication et la montĂ©e en puissance de nouveaux corps intermĂ©diaires en particulier du monde associatif et de lâĂ©ducation permanente soutenue par lâĂtat. Mais comment y sommes-nous arrivé·es ? Il nous faut revenir sur deux Ă©lĂ©ments mentionnĂ©s par Min Reuchamps, et qui mĂ©ritent quâon y prĂȘte plus dâattention : il sâagit de lâĂ©mergence de nouveaux mouvements sociaux dĂšs la fin des annĂ©es 60, et des crises Ă©conomiques, sociales et politiques des annĂ©es 70 et 80.
Bruits de manifestation
Leticia :
Les « nouveaux mouvement sociaux », câest comme ça quâon a qualifiĂ© des mouvements politiques qui ont Ă©mergĂ© vers la fin des annĂ©es 60 jusquâaux annĂ©es 90. Il sâagissait de mouvements Ă©tudiants, fĂ©ministes, Ă©cologistes, queers ou encore de personnes racisĂ©es ou en situation de handicap. Ce qui change par rapport Ă ce qui existait avant, câest dâabord les thĂ©matiques qui sont en jeu : il ne sâagit plus seulement de questions socio-Ă©conomiques, mais dâenjeux liĂ©s au genre, Ă lâorientation sexuelle, Ă lâenvironnement, ou Ă la lutte contre le racisme. Câest-Ă -dire des thĂ©matiques touchant diffĂ©rentes formes de discriminations, liĂ©es Ă des identitĂ©s plurielles et des valeurs qui ne sont pas seulement dâordre matĂ©riel.
Dâautres caractĂ©ristiques rassemblent ces mouvements. Dâabord, dans leur maniĂšre de sâorganiser, il sâagit plutĂŽt de rĂ©seaux, certains transnationaux, et qui tentent de sâopposer aux hiĂ©rarchies. Ils critiquent les syndicats ou les partis politiques qui fonctionnent de maniĂšre centralisĂ©e, avec un leader Ă leur tĂȘte. Ces mouvements ne cherchent pas Ă prendre le pouvoir mais Ă sâadresser directement aux citoyens et citoyennes, et Ă faire Ă©voluer lâopinion publique.
Solenne :
Directement liĂ© Ă cette volontĂ© de conscientiser les gens, les nouveaux mouvements sociaux utilisent massivement les nouveaux mĂ©dias et lâaction directe. Il sâagit dâenvoyer des messages Ă la sociĂ©tĂ©, plutĂŽt que dâespĂ©rer convaincre le vieux systĂšme politique en place de changer les choses. Ces mouvements demandent ainsi Ă pouvoir participer directement aux dĂ©cisions politiques.
Un dernier Ă©lĂ©ment intĂ©ressant au sujet de ces nouveaux mouvements sociaux, câest quâils sont portĂ©s majoritairement par des personnes issues de la classe moyenne, contrairement aux mouvements des travailleur·ses qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©.
Musique :
« Câest 4 nouvelles centrales maintenant quâils veulent nous imposĂ©es
Nucléaire, non merci
On a déjà donné
Aujourdâhui, villageois, ouvriers, paysans
Tiendront tĂȘte aux experts, soi-disant compĂ©tents »
Solenne :
Ces mouvements reflĂštent des sociĂ©tĂ©s en plein changement, oĂč les identitĂ©s multiples sâentrecroisent et ne peuvent plus se rĂ©sumer Ă 3 groupes si on pense aux piliers belges.
Ces mouvements, qui se veulent anti-autoritaires et contestant le systĂšme politique en place, vont quand mĂȘme connaitre une forme dâinstitutionnalisation. Dâune part, la nouvelle gĂ©nĂ©ration de politiques qui arrivent dans les annĂ©es 90 est, pour beaucoup, issue de ces nouveaux mouvements sociaux. Dâautres part, les annĂ©es 60 Ă 90 vont voir se dĂ©multiplier le nombre dâassociations, qui elles aussi viennent de ces mouvements sociaux. Ces associations sont reconnues et soutenues par le systĂšme politique et connaissent souvent une hiĂ©rarchie interne.
Leticia :
⊠Mais avant dâaller plus loin, parlons dâun autre Ă©lĂ©ment majeur qui a influencĂ© les Nouveaux Mouvements Sociaux, et les politiques en termes de participation : il sâagit des crises successives qui ont lieu Ă partir des annĂ©es 70.
Dâabord, des crises Ă©conomiques, liĂ©es aux chocs pĂ©troliers des annĂ©es 70. AprĂšs ce quâon a appelĂ© les « 30 glorieuses », 30 ans de prospĂ©ritĂ© Ă©conomique en Europe aprĂšs la seconde guerre mondiale, des conflits gĂ©opolitiques mĂšnent Ă des hausses importantes des prix du pĂ©trole, et cela cause une grande crise Ă©conomique dans nos pays. Avec elle, lâarrivĂ©e de ce quâon a appelĂ© le « chĂŽmage de masse », qui est liĂ© Ă©galement Ă la dĂ©sindustrialisation de nos territoires.
En Belgique, le dĂ©but des annĂ©es 70 câest aussi un moment de grande crise politique : des tensions fortes entre nĂ©erlandophones et francophones qui mĂšnent Ă la division de la vie politique et culturelle belge entre les communautĂ©s linguistiques, et ainsi Ă la crĂ©ation dâun Ătat fĂ©dĂ©ral, avec tous les niveaux de pouvoirs et de complexitĂ© institutionnelle quâon connait aujourdâhui.
Solenne :
Donc lĂ nous avons les prĂ©misses de ce qui sâintensifiera par la suite. Des demandes de participation qui Ă©mergent de la sociĂ©tĂ© civile, via notamment les Nouveaux Mouvements Sociaux et ensuite les associations, et des nouveaux partis politiques, dans des contextes de crise oĂč les politiques cherchent de nouveaux moyens pour rĂ©soudre des problĂšmes auxquels ils sont confrontĂ©s. On le verra par la suite, les processus participatifs ont bien souvent Ă©mergĂ©s lors de pĂ©riodes de crises. Ces demandes de participation Ă©mergent, notamment parce que les citoyen·nes commencent Ă moins faire confiance aux politiques pour rĂ©soudre les problĂšmes dâinĂ©galitĂ© ou liĂ©s aux crises, mais ce nâest pas avant les annĂ©es 90 que seront rĂ©ellement mis en place les premiers processus de participation comme on les connait aujourdâhui.
Leticia :
Il manque un 3e ingrĂ©dient ayant permis le tournant participatif quâon connait. Il sâagit des thĂ©ories des intellectuel·les, philosophes et politologues, qui ont accompagnĂ©s les Ă©volutions sociales et politiques avec des recherches et des thĂ©ories sur la participation. Les chercheur·ses ont Ă la fois rĂ©flĂ©chi Ă de nouveaux outils de participation citoyenne : sondages, panel citoyen notamment, et remettaient en question la lĂ©gitimitĂ© des dĂ©cisions prises seulement par des personnes Ă©lues.
Min Reuchamps :
Ă partir des annĂ©es 90, câest lĂ oĂč Fishkin va dire quâil faut rĂ©inventer lâoutil sondage. Le problĂšme des sondages, câest que les gens n'ont pas pu dĂ©libĂ©rer, donc il faut leur donner cet outil de dĂ©libĂ©ration. Et aux Ătats-Unis, il y a des personnes qui vont dire quâau-delĂ de la participation Ă©lectorale, il faut une « strong democracy ». Une dĂ©mocratie forte oĂč les gens sont impliquĂ©s. Et donc une volontĂ© que les gens participent davantage. On voit aussi avec Fishkin qui a aussi une importance de la participation liĂ©e aux sondages et aux tirages au sort qui sont trĂšs similaires, par leur cĂŽtĂ© « probabiliste ». On va chercher des gens qui ne sont pas proposĂ©s. Donc lĂ , on voit une sĂ©rie d'idĂ©es Ă©merger. Il y a aussi dĂ©jĂ des personnes, mais qui sont des voix relativement minoritaires, qui rĂ©flĂ©chissent alors en matiĂšre de tirage au sort. Mais c'est probablement davantage une question intellectuelle qu'une question sur le terrain, et donc, c'est lĂ oĂč les choses sont intĂ©ressantes. Sur le terrain, c'est clairement une idĂ©e de participation qui ne passe pas par le tirage au sort, et donc ça, ça reste quelque chose d'un peu intellectuel.
C'est dans les annĂ©es 90 aussi, qu'on voit apparaĂźtre en fait des thĂ©ories de la dĂ©libĂ©ration. Avec Fishkin, mais avec d'autres aussi en disant quâil faut complĂ©ter les Ă©lections. Il y a probablement dans la construction un peu intellectuelle aussi le livre de Bernard Manin sur le principe du gouvernement reprĂ©sentatif, qui essaie d'expliquer que la dĂ©mocratie telle qu'on la connaĂźt, dite « reprĂ©sentative », est dâavantage un gouvernement que la dĂ©mocratie parce que la dĂ©mocratie c'est autre chose que le gouvernement reprĂ©sentatif. Puisque l'idĂ©e de la dĂ©mocratie, c'est justement cette participation directe du public qui n'a pas Ă©tĂ© voulue par les rĂ©volutionnaires amĂ©ricains et français qui voulaient un rĂ©gime reprĂ©sentatif plutĂŽt qu'un rĂ©gime dĂ©mocratique. Cela va dâune certaine façon montrer que le tirage au sort en fait le vrai instrument d'une certaine forme de dĂ©mocratie. Concernant l'Ă©lection, qu'aujourd'hui tout le monde pense que la dĂ©mocratie, ce sont les Ă©lections. Les Ă©lections est un autre type de mĂ©canisme. Et donc lĂ , on voit que voilĂ , les choses bougent Ă diffĂ©rents Ă©gards sur le terrain d'un point de vue un peu intellectuel.
Solenne :
Revenons deux minutes sur ce que vient de dire Min avant dâaller plus loin. En parlant des dĂ©bats intellectuels sur la participation, on sâest demandé : Câest quoi finalement la participation citoyenne ? Et la dĂ©mocratie participative ?
Min le disait au dĂ©but, quand il parlait de relation dâamour haine entre la dĂ©mocratie et la participation. La logique de la dĂ©mocratie voudrait que ce soit au peuple de prendre les dĂ©cisions qui le concernent. Mais, il vient de lâexpliquer, au 19e siĂšcle, les rĂ©volutionnaires qui ont mis en place nos dĂ©mocratie ont fait le choix dâun gouvernement reprĂ©sentatif. Ce qui fait que quand on vote pour des personnes pour quâelles nous reprĂ©sentent, on leur dĂ©lĂšgue notre pouvoir de dĂ©cision.
Leticia :
Câest ça qui est remis en question au fur et Ă mesure depuis la fin des annĂ©es 60. Quand la sociĂ©tĂ© civile organisĂ©e demande Ă participer au sein des institutions politiques, câest pour pouvoir reprendre ce pouvoir dĂ©lĂ©guĂ© aux Ă©lu·es, au moins partiellement. Ceci sont les demandes qui visent une dĂ©mocratie participative.
Mais la participation citoyenne, elle peut Ă©galement sâinscrire en dehors des institutions politiques. Si on fait une grĂšve pour demander une augmentation de salaire, câest aussi de la participation mais ça ne sâaccompagne pas a priori dâune remise en question du systĂšme reprĂ©sentatif. Dâune autre maniĂšre, un collectif militant qui dĂ©nonce les violences policiĂšres participe Ă la vie politique, mais Ă nouveau, ses revendications ne portent pas nĂ©cessairement le projet de panels citoyens ou de tirage au sort. Bref, participation citoyenne et dĂ©mocratie participative ne sont pas des synonymes.
Min Reuchamps :
L'idĂ©e de participation câest que de personnes participent Ă la chose publique et on peut le faire de beaucoup de façons diffĂ©rentes. Classiquement, en sciences politiques, on parle de façon conventionnelle et non-conventionnelle. La participation conventionnelle, c'est tout ce qui est liĂ© au mĂ©canisme du vote. Et donc, aller voter est un processus de participation d'une certaine façon. Oui, ĂȘtre candidat, mener campagne est un processus de participation. Câest lĂ oĂč l'on parlait de mĂ©canismes conventionnels. Les non-conventionnels sont les autres formes. Ăa peut ĂȘtre de signer une pĂ©tition, ça peut ĂȘtre d'avoir un boycott, ça peut ĂȘtre une grĂšve, ça peut ĂȘtre des actions de dĂ©sobĂ©issance civile. Et donc, ça, c'est un petit peu le vocable de la participation. Câest vraiment le fait de participer Ă la chose publique au sens relativement large. Cette participation peut s'inscrire dans diffĂ©rents cadres mais elle est clairement intrinsĂšque Ă la dĂ©mocratie qui compte sur la participation, d'une façon ou d'une autre, de la population, du « demos ».
LĂ , oĂč la participation devient dĂ©mocratie participative, ce nâest pas que la participation est fondamentalement diffĂ©rente, mais c'est la focale qu'on va donner Ă cette participation et Ă la place qu'on va lui donner. Et donc, dans la dĂ©mocratie participative, contrairement Ă ce qu'on qualifie de dĂ©mocratie reprĂ©sentative, et on sait que probablement câest un raccourci de parler de dĂ©mocratie participative, câest de dire non seulement la focale est sur des Ă©lections Ă©ventuelles, mais aussi sur le fait de faire participer de maniĂšre plus cohĂ©rente, peut-ĂȘtre plus rĂ©flĂ©chie dans la chose publique.
Solenne :
Tant quâon est dans des questions thĂ©oriques, en voilĂ une autre qui nous vient : on parle de systĂšme et de gouvernement reprĂ©sentatif, de dĂ©mocratie reprĂ©sentative⊠mais quâest-ce qui est reprĂ©senté ? Et qui est reprĂ©senté ?
On lâa compris : les rĂ©volutions â dirigĂ©es essentiellement par des hommes issues de la bourgeoisie â ont menĂ©s Ă des systĂšmes reprĂ©sentatifs, plutĂŽt que dĂ©mocratiques nous dit Min. Au fur et Ă mesure, le droit de vote, câest-Ă -dire, le droit de choisir nos reprĂ©sentant·es sâest Ă©largi en Belgique et ailleurs (aux ouvriers, puis aux femmes, aux jeunes, et depuis 2009 aux personnes incarcĂ©rĂ©es en Belgique).
Mais ces demandes de participation dont on parlait juste avant, elles arrivent dans des contextes de crise, et de remise en question de la lĂ©gitimitĂ© des personnes Ă©lues Ă prendre les bonnes dĂ©cisions toutes seules. Ces derniĂšres annĂ©es, on parle dâailleurs de plus en plus de « crise de confiance dans le systĂšme politique » et de « crise de la reprĂ©sentativité ».
Ces gouvernements, censĂ©s nous reprĂ©senter, sont souvent vus comme Ă©loignĂ©s des citoyen·nes ordinaires, comme vivant dans un monde dĂ©connectĂ© du nĂŽtre⊠cette tension quâon observe entre le peuple et les dĂ©cideur·ses politiques vient notamment du fait que notre systĂšme politique joue un rĂŽle de reprĂ©sentation sans ĂȘtre reprĂ©sentatif. Min nous explique la nuance.
Min Reuchamps :
L'idĂ©e de reprĂ©sentation n'est pas exactement la mĂȘme que l'idĂ©e de reprĂ©sentativitĂ©. L'idĂ©e de reprĂ©sentativitĂ©, c'est en fait de se dire qu'une personne ou un groupe de personnes est reprĂ©sentatif, d'un point de vue statistique, d'un autre groupe de personnes. C'est le cĆur, finalement, des sondages. Les rĂ©volutionnaires et donc les dĂ©cideurs, dĂ©jĂ qui ne sont que des hommes largement, savent trĂšs bien quâils ne seront jamais reprĂ©sentatifs de la population. Ils ne le veulent pas dâailleurs. C'est pour ça qu'on va d'abord commencer avec un systĂšme reprĂ©sentatif qui repose gĂ©nĂ©ralement Ă des Ă©lections, au suffrage censitaire, etc. Par contre, on va pouvoir avoir cette capacitĂ© de reprĂ©senter les intĂ©rĂȘts de certains groupes, d'une certaine façon. Ce mĂ©canisme de reprĂ©sentation est lĂ aussi parce que c'est une contrainte technique de dire : dans des pays qui sont plutĂŽt grands et oĂč il y a une spĂ©cialisation d'une certaine façon des choses, c'est un peu dur d'ĂȘtre tout le temps prĂ©sent, comme dans lâAthĂšnes antique sur une Grande-Place, sur un forum, sur l'Agora, etc. Par essence, une reprĂ©sentation va appliquer une tension. Parce quâĂ partir du moment oĂč on est reprĂ©sentĂ©, forcĂ©ment câest plus soi-mĂȘme.
Leticia :
Se pose alors la question de la place que peut avoir la participation citoyenne dans un systÚme politique qui nous représente. C'est-à -dire qui est mandaté pour prendre des décisions en notre nom, donc à notre place. Actuellement, la Belgique francophone surtout, cherche des moyens de compléter le systÚme actuel par de la participation.
Min Reuchamps :
Comment est-ce quâun mĂ©canisme d'un systĂšme de gouvernement reprĂ©sentatif peut ĂȘtre ou pas complĂ©mentaire ? Cela reste encore effectivement Ă ĂȘtre inventĂ©, mais on sait que des mĂ©canismes basĂ©s sur le tirage au sort existent depuis longtemps, et ça, c'est les jurys d'assises. On voit Ă nouveau diffĂ©rentes formes de lĂ©gitimitĂ© qui peuvent ou non cohabiter d'une certaine façon. On a vu beaucoup de rĂ©flexion sur le jury dâassises, de la prĂ©sence de l'expertise des juges. On voit que ces diffĂ©rents mĂ©canismes peuvent plus ou moins bien se complĂ©ter, mĂȘme si clairement, et en Belgique en particulier, on est sur un systĂšme qui est quasi exclusivement reprĂ©sentatif. Et ça, le conseil d'Ătat l'a bien rappelĂ© dans la constitution telle qu'elle est aujourd'hui, c'est un gouvernement reprĂ©sentatif. C'est d'ailleurs pour ça que le rĂ©fĂ©rendum est interdit parce que les pouvoirs Ă©manent de la nation et la nation est reprĂ©sentĂ©e au parlement. Et Ă cĂŽtĂ© de ça, d'avoir une assemblĂ©e tirĂ©e au sort ne rentrerait pas dans ce cadre-lĂ , puisque câest par lâĂ©lection quâon lâa formĂ©. Ă priori, câest un cadre qui ne permet pas bien cela. On est vraiment sur quelque chose qui reste Ă ĂȘtre inventer, ou une constitution qui reste Ă ĂȘtre rĂ©formĂ©e.
Solenne :
Donc, nous venons d'un systÚme assez cadenassé qui, à la différence de la Suisse par exemple, ne permet pas aux citoyen·nes de prendre part directement aux décisions politiques. Et pourtant, la participation citoyenne est devenue un enjeu politique incontournable et les expériences de panel, de jurys citoyens ou d'assemblées tirées au sort se multiplient. Revenons aux grandes étapes de la participation parce que nous arrivons à la troisiÚme, qui nous occupe toujours en ce moment.
Pour faire face à la crise de confiance en nos élus, ces derniers vont mettre en place de nouveaux outils de participation pour compléter le systÚme politique. C'est ce qu'on va appeler le tournant délibératif.
Min Reuchamps :
Le tournant délibératif, à l'international, on le marque souvent avec les années 2000. Parce que les premiers panels sont déjà dans cette vague-là . Ce dont je vous parle de plus en plus c'est bien des processus dits de « démocratie délibérative », type panel citoyen, assemblée citoyenne, qui combine tirage au sort et délibération.
Leticia :
Cette nouvelle phase de participation met un point d'attention sur la discussion â le dĂ©bat entre participantes et participants avant de prendre une dĂ©cision. Il ne s'agit donc pas juste de voter pour une proposition ou une autre, mais de prendre le temps de rĂ©flĂ©chir collectivement Ă un sujet, souvent avec l'intervention d'expert·es. Si la participation citoyenne commence Ă entrer dans nos politiques locales en Belgique Ă partir des annĂ©es 90 avec, par exemple, les projets de cohĂ©sion sociale, ou les contrats de quartier Ă Bruxelles, la question de la dĂ©libĂ©ration au sein d'assemblĂ©es citoyennes tirĂ©es au sort arrive un peu plus tard.
En Belgique, un moment important accompagnĂ© d'ailleurs par Min Reuchamps entre autres, est lâinitiative du G1000. Ce projet apparait pendant la crise politique que connaĂźt la Belgique en 2010 et 2011, une pĂ©riode de 541 jours pendant laquelle la Belgique n'arrive pas Ă former un gouvernement. Le groupe Ă l'initiative du G1000 est composĂ© majoritairement d'intellectuels qui souhaitent tirer au sort 1000 citoyen·nes pour imaginer collectivement des solutions Ă la crise politique en cours. Ă nouveau, l'exemple du G1000 montre l'influence des universitaires sur les expĂ©riences de la participation. 4 parlements belges ont mis en place Ă leur tour des assemblĂ©es citoyennes consultatives. Il s'agit du Parlement de la CommunautĂ© Germanophone, du Parlement Bruxellois, le Parlement Wallon, ainsi que des Commissions DĂ©libĂ©ratives au Parlement Francophone bruxellois. On peut donc parler d'un vĂ©ritable mouvement d'institutionnalisation de la participation, dont l'initiative vient la plupart du temps des gouvernements. Ces mĂ©canismes de participation souhaitent complĂ©ter le systĂšme en place, moins dans une logique de redistribution du pouvoir que pour relĂ©gitimer les dĂ©cisions prises, ainsi que pour sortir de situations de crise Ă©conomique, politique ou sociale.
Min Reuchamps :
Par rapport Ă ce dĂ©veloppement-lĂ , la Belgique Ă©tait plutĂŽt un cas assez improbable pour voir Ă©merger ça. Pourquoi ? Parce qu'en fait en toile de fond de notre histoire politique, câest quâon Ă©tait sur un modĂšle consociatif â une sociĂ©tĂ© pilliarisĂ©e. Ou une sociĂ©tĂ© qui Ă©tait divisĂ©e, pas d'un point de vue linguistique, mais d'un point de vue idĂ©ologique. En fait, la solution que le systĂšme a envisagĂ©e, c'est de se dire : les gens vont rester dans leur pilier, et la nĂ©gociation va se faire au niveau des Ă©lites. Câest au niveau du sommet que ça va faire, et c'est mieux en fait, parce que la crainte Ă l'Ă©poque Ă©tait de se dire, et si on laisse se parler les diffĂ©rents segments, ils vont se taper dessus. Et ça ne va pas aller du tout, et donc il vaut mieux laisser les Ă©lites qui seront supposĂ©es ĂȘtre prudentes par rapport à ça, Ă qui on donne aussi la mĂ©canique de droit de vĂ©to, de reprĂ©sentation proportionnelle, etc. Et ça va fonctionner. Mais dans l'idĂ©e mĂȘme de faire participer le public va ĂȘtre aux antipodes de ce que la Belgique va dĂ©velopper aujourdâhui avec la dĂ©mocratie dĂ©libĂ©rative. Mais on sait aussi qu'on est progressivement sorti de cette sociĂ©tĂ© pilliarisĂ©e. En Belgique, câest plutĂŽt Ă priori, un cas d'Ă©cole oĂč on n'aurait pas pu imaginer l'Ă©mergence de ça.
Pourquoi est-ce que ça lâest ? Je crois qu'il y a Ă nouveau plusieurs raisons. Peut-ĂȘtre par sa taille mais aussi peut-ĂȘtre par la conscience qu'Ă un moment donnĂ©, si on n'essaie pas de rĂ©gler des problĂšmes politiques rapidement, ou qu'on n'est pas original, on va avoir des problĂšmes politiques plus gros. On se situe probablement sur d'autres clivages Ă l'heure actuelle, sur quelque chose qui se passe. Est-ce que c'est dans lâADN des belges et de leurs systĂšmes politiques de pouvoir Ă un moment donnĂ© « il faut changer » ? Ăa câest un Ă©lĂ©ment. L'autre Ă©lĂ©ment, et c'est lĂ oĂč le fĂ©dĂ©ralisme a ça de bon, ce qui bien sĂ»r ajoute une couche de lasagne supplĂ©mentaire. Mais ça permet aux diffĂ©rentes entitĂ©s de prendre un chemin qui est potentiellement diffĂ©rent avec aussi d'une certaine façon une Ă©mulation, ou en tout cas de pouvoir se positionner. Ce qui est intĂ©ressant Ă voir aujourd'hui en Belgique, c'est que la Flandre n'est pas du tout Ă l'avance en matiĂšre d'innovation dĂ©mocratique, et c'est plutĂŽt du cĂŽtĂ© francophone, et germanophone. Câest trĂšs conscient parmi les responsables flamands de ne pas le faire.
On voit que le fĂ©dĂ©ralisme â tel qu'on le connaĂźt â permet que les uns et les autres puissent avancer Ă des rythmes diffĂ©rents. Je crois que du cĂŽtĂ© flamand, ce nâest pas tellement une peur de la sociĂ©tĂ© civile. Je crois que c'est liĂ© Ă un contexte plus florissant d'un point de vue Ă©conomique. La question en Flandre ne joue pas sur ce terrain. On a une sociĂ©tĂ© plutĂŽt riche, etc. OĂč les choses semblent plutĂŽt bien aller. Donc il y a une moins grande pression par rapport à ça, puisqu'on sait quâune partie des personnes qui soutiennent les innovations dĂ©mocratiques sont en fait les personnes qui ne se sentent pas bien dans le systĂšme, tels qu'ils sont. Les niveaux de confiance en Flandre sont un peu meilleurs que du cĂŽtĂ© francophone. Dans ce contexte-lĂ , probablement que les Ă©lites flamandes, et en particulier les Ă©lu·es, se sentent moins pressĂ©s de devoir faire bouger les choses. On sait aussi que le centre de gravitĂ© idĂ©ologique en Flandre est plus Ă droite qu'Ă gauche, par rapport Ă en Belgique francophone. Donc ça peut jouer aussi d'une certaine façon. Puisque lĂ -dessus, et la Belgique Ă nouveau brouille un peu les cartes, on pourrait dire que typiquement la dĂ©mocratie participative est plutĂŽt dans l'ADN de la gauche, alors qu'une idĂ©e de dĂ©mocratie directe serait plutĂŽt dans lâADN de la droite en Flandre. Le caractĂšre un peu idĂ©ologique pourrait jouer. Puisqu'on sait aussi que ce qui a beaucoup fait bouger les lignes en Belgique francophone, ce sont des demandes rĂ©pĂ©tĂ©es des Ă©cologistes en la matiĂšre, soutenues alors par une sĂ©rie de parlementaires socialistes et autres.
Jingle
Solenne :
Récapitulons. Je viens d'une famille issue du pilier catholique. Si les piliers perdent en importance depuis plus de 50 ans, des traces subsistent. J'ai en effet été scolarisée majoritairement dans des écoles catholiques, comme tous mes cousins et cousines.
J'ai ensuite fait des Ă©tudes de genre et je continue de militer dans des collectifs informels et autogĂ©rĂ©s. Ă cĂŽtĂ© de ça, je travaille dans le domaine de la participation citoyenne et de l'Ă©ducation permanente, un secteur qui continue de peser dans la vie socioculturelle belge, mĂȘme s'il est soumis Ă de nombreuses pressions, notamment par des politiques qui souhaitent assimiler les associations au domaine marchand.
On voit donc que les Ă©tapes dĂ©crites dans ce podcast se mĂȘlent. Il s'agit d'ailleurs peut-ĂȘtre plus d'Ă©volution de tendance que d'Ă©tapes cloisonnĂ©es. Au niveau du systĂšme politique, on se situe donc aujourd'hui dans ce mouvement d'institutionnalisation de la participation, mĂȘme si les expĂ©riences mises en place pour l'instant restent consultatives et ne donnent donc pas rĂ©ellement du pouvoir aux citoyen·nes. C'est pour ça que des initiatives Ă©mergent en faveur, par exemple, d'un changement de constitution.
Leticia :
Face au niveau du systÚme politique, des avancées dans une démocratie qui serait plus participative. Mais on l'a dit, la participation englobe bien plus que ça. Si, du cÎté des parlements, des assemblées citoyennes consultatives voient le jour, la participation non-institutionnelle est également trÚs forte.
Leticia :
On dit aujourd'hui qu'on serait dans une 4e vague fĂ©ministe depuis MeToo. Des mouvements Ă©cologistes se soulĂšvent dans de nombreux endroits. Les luttes Queer se mobilisent pour la reconnaissance de multiples identitĂ©s de genre. Le mouvement Black Lives Matter met Ă l'agenda mĂ©diatique et politique les questions de justice raciale depuis une dizaine d'annĂ©es. Ces mouvements utilisent massivement les rĂ©seaux sociaux et la dĂ©sobĂ©issance civile, et s'organisent plus en collectifs et rĂ©seaux informels quâen associations ou institutions reconnues lĂ©galement.
Leticia :
Du cÎté de Periferia, on suit aujourd'hui ces deux types d'évolution. Si on accompagne les revendications citoyennes qui souhaitent inscrire le référendum dans la constitution et mettre en place des assemblées délibératives contraignantes, on se met également du cÎté des collectifs informels qui se mobilisent pour revendiquer leur droit à la ville, à un logement digne ou à l'égalité de genre.
Chants :
« Je suis fille dâun homme qui a tuĂ© ma mĂšre
Enfant de tout ce qui coupĂšrent dans ma chair
Je suis une putain qui traverse les frontiĂšres
Enfant palestinienne qui vous jette des pierres
Je suis fille de sorciĂšre que lâon nâa pas noyĂ©e
Je prends pas les naissances et jâaide Ă avorter
Je soigne aussi nos mortes pour quâon reste vivantes
Je nâai pas de pays, je suis fille du vent »
Solenne :
Dans le premier Ă©pisode, on vous a racontĂ© la naissance de Periferia. Dans celui-ci on a expliquĂ© le contexte dans lequel nos actions se situent. Dans les prochains Ă©pisodes, on parlera de dynamique et de projets locaux qu'on a portĂ©s ou qu'on continue d'accompagner et qui suivent le cours de cette Ă©volution de la participation. D'ici lĂ , on vous laisse sur ces questions : Est-ce que les dispositifs de participation complĂ©mentaire au systĂšme actuel permettront de rĂ©ellement partager les pouvoirs dans la sociĂ©té ? Ou doit-on imaginer un tout autre modĂšle dĂ©mocratique ? Faut-il ĂȘtre expert·e ou professionnel·le pour participer au systĂšme politique ? Pouvons-nous imaginer des mĂ©canismes de participation sur des grands territoires oĂč la rĂ©elle dĂ©mocratie dĂ©libĂ©rative ne peut se faire qu'Ă des Ă©chelles locales ? Et finalement, comment inventer un systĂšme politique dans lequel tout le monde a sa place et sur lequel chacun·e a une influence Ă©gale ?
Générique :
« Pas sans nous ! » une série de podcasts de l'association Periferia, produite dans le cadre de l'éducation permanente et soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ces podcasts sont à réécouter sur notre site Periferia.be et sur Soundcloud.
Articles et livres :
- Ann-Mireille Sautter et Min Reuchamps. 2022. « La parlementarisation de la démocratie délibérative : Pourquoi est-ce que les élu·es institutionnalisent la participation citoyenne au sein de leur parlement ? ». Participations. 2022/3 (N°34). pp. 237-260.
- Anthony Giddens et Philip Sutton (2013). âOrganizations and networks â and âpolitics, governement and social movementsâ. Sociology. Polity Press.
- ClĂ©mence Bernardet et Alain Thalineau. « La Participation citoyenne. Sur les ambiguĂŻtĂ©s du âpouvoir dâagirâ ». Action publique, Recherche et pratiques. 2022/1 (N°13).
- Frédéric Claisse, Catherine Laviolette, Min Reuchamps, Christine Ruyters (eds.). 2013. La participation en action. Peter Lang.
- Ludivine Damay et Christine Schaut. 2007. « Justifications des politiques participatives : deux études de cas en Belgique ». Espaces et sociétés. 2007/1-2. pp. 185-199.
- Natalie Rigaux (2015). Introduction Ă la sociologie par sept grands auteurs. De Boeck.
- Nathalie Schiffino, Olivier Paye, Vincent Legrand, JérÎme Jamin, Pierre Baudewyns, Thierry Balzacq. 2014. Fondements de science politique. De Boeck.
Musique, dans lâordre dâĂ©coute :
- Franz Schubert. 1825. « Ave Maria ». Interprété par Maria Callas. https://www.youtube.com/watch?v=j8KL63r9Zcw.
- John Dobrynine. 1977. « Pour une autre route ». Chanson de luttes en Belgique. InterprĂ©tĂ©e par Le GAM - Groupe d'Action Musicale. https://www.legroupegam.be/.Â
- Jacky Parent. 1979. « On a été bernés ». dans GAM. NON à la deuxiÚme centrale ! Chooz se bat, et chante contre le nucléaire. https://www.legroupegam.be/.
- « Fille dâAmazigh », interprĂ©tĂ©e par des militant·es Ă Bruxelles. Paroles dâune chorale prĂ©sente lors de la manifestation « Toutes aux FrontiĂšre » de Nice du 5 juin 2021 et repris dans le podcast « Migrantes et Combattantes » de Charlotte BienaimĂ© (un podcast Ă soi).
Méthodologie
Ce podcast sâintĂ©resse aux grandes Ă©volutions de la participation en Belgique de la fin du XIXĂš siĂšcle Ă nos jours. En suivant la prĂ©sentation du politologue Min Reuchamps, il retrace les grandes Ă©tapes et les tournants qui ont permis Ă diffĂ©rents modĂšles de participation citoyenne dâĂ©merger et dâĂȘtre institutionnalisĂ©.
Ce podcast peut faire lâobjet dâune Ă©coute collective comme individuelle â de maniĂšre sĂ©quencĂ©e ou continues. Il se veut didactique et est accompagnĂ© de plusieurs autres supports tĂ©lĂ©chargeables et mobilisables dans le cadre dâune animation avec un groupe :
- différents schémas et notes qui résument et illustrent les contenus abordés et/ou clarifient des concepts
- une retranscription du contenu
- une sĂ©rie de questions permettant dâapprofondir la rĂ©flexion et de nourrir un Ă©change au sein dâun groupe
- des références pour aller plus loin.
N'hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir / les télécharger !
1. La Belgique et ses 3 piliers
Une sociĂ©tĂ© « pilarisĂ©e », c'est une sociĂ©tĂ© dans laquelle les trajectoires de vie des individus sont dĂ©terminĂ©es en grande partie par leur appartenance Ă un pilier. toute notre vie sociale et citoyenne tourne autour des organisations liĂ©es Ă notre pilier. Les individus cĂŽtoient donc majoritairement des personnes issues du mĂȘme pilier qu'elles et eux, et seules les Ă©lites reprĂ©sentantes de chaque pilier dĂ©battent et dĂ©cident des orientations que prennent la sociĂ©tĂ©.
2. Les corps intermédiaires
« Les corps intermĂ©diaires » : lâensemble des groupes sociaux qui se trouvent entre les individus et lâĂtat.
3. Ligne du temps des évolutions de la participation en Belgique
4. DĂ©mocratie â Participation
5. Ătre reprĂ©sentatif, câest impossible en dĂ©mocratie !
Choisir la dĂ©mocratie â comprise au sens strict comme le pouvoir exercĂ© directement par le peuple â comme systĂšme de gouvernance dâun pays est pratiquement impossible. (Cela requiert nĂ©cessairement de passer par un systĂšme de reprĂ©sentation mais qui ne sera jamais reprĂ©sentatif.) Face Ă ce constat â mĂȘlĂ© Ă une volontĂ© des Ă©lites de ne pas rĂ©partir les pouvoirs de maniĂšre Ă©gale â nos pays se sont tournĂ©s vers la dĂ©mocratie reprĂ©sentative.
NB : On pourrait aussi imaginer d'autres formes de gouvernance que la reprĂ©sentation: comme le tirage au sort oĂč les personnes ont des mandats dĂ©cisionnels sans prĂ©tendre reprĂ©senter un autre groupe que soi-mĂȘme ou la  dĂ©signation de membres venu·es de multiples groupes Ă participer Ă des assemblĂ©es citoyennes.
Quâil sâagisse dâassemblĂ©es citoyennes, de jurys ou dâĂ©lu·es politiques, on ne peut jamais atteindre une parfaite reprĂ©sentativitĂ©.
Nous parlons plus couramment de diversitĂ© des points de vue Ă impliquer dans le dĂ©bat, ce qui reflĂšte davantage la diversitĂ© de la sociĂ©tĂ©, sans pour autant la reproduire statistiquement, mĂȘme dans un petit Ă©chantillon.
Via l'élection, la logique est de représenter dans nos parlements la diversité des opinions politiques, et non pas de nos identités. Et depuis l'origine de nos démocraties, les parlements n'ont jamais été à l'image de nos sociétés, bien que cela évolue (les profils socio-économiques, mais aussi l'ùge moyen ou le genre des élu·es n'a jamais reproduit - à petite échelle - la société belge).
Sachant que nos maniÚres de voir le monde, et donc d'exercer le pouvoir est influencée par qui nous sommes et notre position dans la société, la légitimité des élu·es à pouvoir parler "au nom de" est facilement remise en cause.
6. Quelques questions pour poursuivre la réflexion
- Est-ce que les dispositifs de participation complémentaires au systÚme actuel permettront de réellement partager les pouvoirs dans la société ?
- Doit-on imaginer un tout autre modÚle démocratique ? Lequel ? Sur quels principes le construire ?
- Faut-il ĂȘtre expert·e ou professionnel·le pour participer au systĂšme politique ?
- Pouvons-nous imaginer des mĂ©canismes de participation sur des grands territoires oĂč la rĂ©elle dĂ©mocratie dĂ©libĂ©rative ne peut se faire qu'Ă des Ă©chelles locales ?
- Et finalement, comment inventer un systÚme politique dans lequel tout le monde a sa place et sur lequel chacun·e a une influence égale
